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mercredi 20 mai 2026
Kafka lecteur de Prudence
mardi 17 mars 2026
Transmutatio : une traduction en latin de La Métamorphose
Le professeur Nicolas Gross, incomparable serviteur du latin moderne et vivant, a réalisé, il y a quelques années, une traduction de la Métamorphose de Franz Kafka. En voici les premières pages, accompagnées de la traduction en français de Bernard Lortholary.
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| Un des dessins de Franz Kafka |
Gregorius Samsa quodam mane cum e somniis inquietis experrectus esset, invenit semet ipsum in lecto mutatum esse in ingentem bestiam noxiam. Idem in dorso suo prostratus, quod erat cataphractae duritie, capite paulum sublato videbat ventrem suum incurvatum, fuscum, arcubus rigidis divisum, cuius in summa parte lodix lecti integra delapsura vix poterat retineri. Pedes autem, qui, si cum reliquo corpore comparares, erant miserrimae gracilitatis, ante Gregorii oculos flebiliter micabant. Idem vir « Quid factum est de me ? » cogitavit. Samsa non somniabat. Eius conclave, verum, aliquanto tantum nimis parvum conclave humanum, quiete situm erat inter quattuor parietes bene notos. Supra mensam, in qua distributa erat synthesis exemplaris pannorum mercalium – Samsa erat mercator itinerarius – pendebat imago, quam brevi antea e periodico illustrato exsectam bellae margini inauratae imposuerat. In eadem exhibebatur domina, quae petaso pellito boaque pellicea instructa, recta sedens muffulamque pellitam atque ponderosam, in quam eius bracchium evaserat totum, spectanti obviam levabat.
Deinde Gregorius, cum oculos ad fenestram dirigeret, nubila tempestate – audiebantur guttae pluviales impingi laminae fenestrali – perquam tristis factus est. Idem vir cogitavit : « Quidni paulum pergam dormire, ut omnes ineptias obliviscar », sed hoc fieri omnino non potuit – nam Gregorius assuefactus erat dormire in latere dextro, sed e statu quo erat, non poterat se vertere. Quantacumque vi idem vir se iaciebat ad latus dextrum, semper semperque in situm dorsalem oscillando reversus est. Gregorius hoc centies fere conatus est, oculos clausit, ne videret pedes palpitantes, et eo demum tempore desiit conari, quo coepit in latere sentire dolorem numquam antea sensum, levem, hebetem.
« Bone Deus » intra se cogitavit « quam laboriosam professionem elegi ! Diem de die itinera facio. Negotium multo turbulentius est quam illud in propria sede domestica faciendum, praeterea mihi imposita est istaec vexatio itinera faciendi, curae traminum tempora inter se accommodandi, cibi mali, parum regulariter sumpti, commercium hominum, quod iterum iterumque mutatur et numquam diutius, numquam ex animo fit. Malum istis omnibus ! » Gregorius sensit ventrem summum leviter prurire ; supinus lente se movit ad postem lecti, ut caput melius tollere posset ; invenit locum prurientem, qui punctulis albis obsitus erat, de quibus nescivit iudicare ; voluit pede locum pertractare, sed statim eundem retraxit, nam tactu circumflatus est frigidâ aura horrifica.
Gregorius relapsus est in situm priorem. « Ista surrectione praematura, cogitavit, homo prorsus obbrutescit. Necesse est hominem satis diu dormire. Alii mercatores itinerarii vivunt more mulierum gynaecei regii. Si exempli gratia intra tempus antemeridianum in cauponam redeo, ut transscribam mandata accepta, illi domini sedent demum ientaculum sumentes. Hoc si ego conarer facere, a praeceptore meo statim dimitterer. Ceterum quis scit, num hoc mihi esset valde bonum. Nisi propter parentes meos caverem, iam pridem munus renuntiassem, prodiissem ad praeceptorem eidemque ex animo dixissem sententiam meam. De pulpito cecidisset ! Mirus quoque illi est mos in pulpitum considendi et e loco excelso cum functionario loquendi, cui insuper propter aures praeceptoris surdastras propinquissimê est accedendum. Hem, spes nondum integra est deposita ; si quando pecuniam collegero ad debita parentium illi solvenda – quod fieri possit post quinque vel sex annos – rem propositam absolute perficiam. Tum fiet magna interruptio. At interim mihi surgendum est, nam tramen meum proficiscetur hora quinta. »
Prospexit ad horologium excitatorium, quod ticciebat cistae superpositum. « Patrem caelestem ! » cogitavit. Horam esse sextam cum dimidia, indices quiete progredi, immo, iam dimidiam horam transactam esse, iam venturam esse dodrantem horam exactam. Num excitabulum non sonuisset ? E lecto vidit illius obicem infixum esse ad horam quartam ; certe illud sonuisse. Ita, sed num posset fieri, ut dormiens istum tinnitum, quo suppellectiles quaterentur, audiens quietê pergeret dormire ? Hem, se quiete quidem non dormivisse, sed se nescire an eo artius. Quid nunc faciendum esset ? Tramen proximum profecturum esse hora septima ; ut idem assequeretur, sibi inepte fore properandum, sed synthesin nondum esse involutam seque nequaquam esse animo perquam recenti et agili. Etsi tramen assecuturus esset, sese evitare non posse verba praeceptoris increpatoria, nam famulus negotialis tramen horae quintae cum exspectasset, iam pridem nuntiasse se esse retardatum. Istum famulum praeceptori vernili more adulari, hominem expertem animi sagacis et constantis. Quid, si nuntiaret se esse aegrotum ? Hoc fuisset perquam odiosum atque suspiciosum, nam Gregorius inter quinquennium muneris sui ne semel quidem aegrotaverat. Certe praeceptorem provocaturum esse ad medicum assecurationis valetudinariae, parentes vituperaturum esse propter filii pigritiam et omnes excusationes reiecturum esse medico indicato, cui generaliter nulli homines viderentur esse nisi prorsus validi, sed ignavi. Hac autem in re num ille prorsus iniustê iudicaret ? Gregorius revera, ommisso quodam torpore somniculoso, qui post somnum diuturnum verê erat superfluus, bene se habebat, immo vehementer esuriebat.
En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.
« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce –, on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu.
Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord en zinc – le rendit tout mélancolique. « Et si je redormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? » se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit et, dans l’état où il était à présent, il était incapable de se mettre dans cette position. Quelque énergie qu’il mît à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos. Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter, et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée.
« Ah, mon Dieu », songea-t-il, « quel métier fatigant j’ai choisi ! Jour après jour en tournée. Les affaires vous énervent bien plus qu’au siège même de la firme, et par-dessus le marché je dois subir le tracas des déplacements, le souci des correspondances ferroviaires, les repas irréguliers et mauvais, et des contacts humains qui changent sans cesse, ne durent jamais, ne deviennent jamais cordiaux. Que le diable emporte tout cela ! » Il sentit une légère démangeaison au sommet de son abdomen ; se traîna lentement sur le dos en se rapprochant du montant du lit afin de pouvoir mieux redresser la tête ; trouva l’endroit qui le démangeait et qui était tout couvert de petits points blancs dont il ne sut que penser ; et il voulut palper l’endroit avec une patte, mais il la retira aussitôt, car à ce contact il fut tout parcouru de frissons glacés.
Il glissa et reprit sa position antérieure. « À force de se lever tôt », pensa-t-il, « on devient complètement stupide. L’être humain a besoin de son sommeil. D’autres représentants vivent comme des femmes de harem. Quand, par exemple, moi je rentre à l’hôtel dans le courant de la matinée pour transcrire les commandes que j’ai obtenues, ces messieurs n’en sont encore qu’à prendre leur petit déjeuner. Je devrais essayer ça avec mon patron ; je serais viré immédiatement. Qui sait, du reste, si ce ne serait pas une très bonne chose pour moi. Si je ne me retenais pas à cause de mes parents, il y a longtemps que j’aurais donné ma démission, je me serais présenté devant le patron et je lui aurais dit ma façon de penser du fond du cœur. De quoi le faire tomber de son comptoir ! Il faut dire que ce ne sont pas des manières, de s’asseoir sur le comptoir et de parler de là-haut à l’employé, qui de plus est obligé d’approcher tout près, parce que le patron est sourd. Enfin, je n’ai pas encore abandonné tout espoir ; une fois que j’aurai réuni l’argent nécessaire pour rembourser la dette de mes parents envers lui – j’estime que cela prendra encore de cinq à six ans –, je ferai absolument la chose. Alors, je trancherai dans le vif. Mais enfin, pour le moment, il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. »
Et il regarda vers
la pendule-réveil dont on entendait le tic-tac sur la commode. «
Dieu du ciel ! » pensa-t-il. Il était six heures et demie, et les
aiguilles avançaient tranquillement, il était même la demie
passée, on allait déjà sur moins un quart. Est-ce que le réveil
n’aurait pas sonné ? On voyait depuis le lit qu’il était bien
réglé sur quatre heures ; et sûrement qu’il avait sonné. Oui,
mais était-ce possible de ne pas entendre cette sonnerie à faire
trembler les meubles et de continuer tranquillement à dormir ? Eh
bien, on ne pouvait pas dire qu’il eût dormi tranquillement, mais
sa
ns doute son sommeil avait-il été d’autant plus profond.
Seulement, à présent, que fallait-il faire ? Le train suivant était
à sept heures ; pour l’attraper, il aurait fallu se presser de
façon insensée, et la collection n’était pas remballée, et
lui-même était loin de se sentir particulièrement frais et dispos.
Et même s’il attrapait le train, cela ne lui éviterait pas de se
faire passer un savon par le patron, car le commis l’aurait attendu
au départ du train de cinq heures et aurait depuis longtemps prévenu
de son absence. C’était une créature du patron, sans aucune
dignité ni intelligence. Et s’il se faisait porter malade ? Mais
ce serait extrêmement 9gênant et suspect, car depuis cinq ans qu’il
était dans cette place, pas une fois Gregor n’avait été malade.
Sûrement que le patron viendrait accompagné du médecin de la
Caisse Maladie, qu’il ferait des reproches à ses parents à cause
de leur paresseux de fils et qu’il couperait court à toute
objection en se référant au médecin de la Caisse, pour qui par
principe il existe uniquement des gens en fort bonne santé, mais
fainéants. Et du reste, en l’occurrence, aurait-il entièrement
tort ? Effectivement, à part cette somnolence vraiment superflue
chez quelqu’un qui avait dormi longtemps, Gregor se sentait fort
bien et avait même particulièrement faim.
Traduit par Bernard Lortholary
vendredi 6 mars 2026
Prose du suaire
Prose du suaire
La mort sur le lit te défigure
Elle est partout à la place du corps
Ton visage se retire de la prosopopée
Une « vanité » s’émacie dans le drap
Par les yeux enfoncés tu recules en toi
Où tu sais qu’il n’y aura plus de toi
Si près de ton visage ce jour-là croisé
Avec le nôtre dans l’approche
Du baiser sur les joues
Mon ami tu mourrais sous nos yeux
Je t’ai baisé la main pour te dire adieu
Comme si nous pouvions t’envoyer là
D’où tu nous veillerais nous parlerais
Sachant qu’il n’y aurait ni au revoir ni à dieu
« D’où que tu sois » tu es ici
Tu parles tes poèmes dans la nuit de nos jours
Un nous peut te jurer une fidélité
Maintenant le voile puis le suaire de nos pages
Appliqués sur ta vie
Ta vie paisible de la transcendance qui la configurait
Relèvent les traces de cette transe
Qui la transfigura
Voici venu le temps des viveurs et des tueurs
A quoi bon les poètes demandaient les penseurs
Tu réponds : dans la cité politique bons
Pas seulement pour le deuil et les danses
Ce que tu fis de la vie avec ta vie subite son hôte
La vie à l’œuvre est la vie pour le convivre
Il n’est jamais trop tard pour le trop tard
Michel Deguy
Prorsa sindon
Mors in lecto uultum istum deformat
Illa pro corpore ubique se locatOs tuum a prosopopeis fandis abit
In linteo vanitatis imago macrescit
Intus oculis depressis regrederis in te
Ubi scis non iam fore te ipsum
Illo die tam prope tuum uultum
Vultu meo appropinquante
Ad genas tui osculandas
Amice ante oculos nostros expirabas
Ut tibi uale dicerem osculaui manum
Quamsi nos te illuc possemus mittere
Unde nos intuerere ac nos adloquerere
Sciens nec uale nec supremum ad deum
Hic ades undecumque sis
Carmina canis per dies nocturnos nobis
Quidam nos te recordaturus iuret fidelis
Nunc in paginis ut linteo denique sidone
Applicatis uitae tuae
Uitae passurae studium transcendi eoque configuratae
Legimus eius exsultationis uestigia
Qua transfigurata est uita
Ecce ganeonum itemque interfectorum tempus
Quid opus esset poetis rogabant philosophi
Respondes illos utiles ciuium ciuitati
Non solum ad saltationes atque luctus
Qua uita usus es ita in tua subita hospite illius
Uita operibus dedita est conuiuere aliquibus
Tardius est numquam uenienti tardius
Mis en latin par Bénédicte Gorrillot



