mercredi 20 mai 2026

Kafka lecteur de Prudence

La nouvelle de Kafka La colonie pénitentiaire est souvent associée au livre d'Octave Mirbeau Le Jardin des supplice. Kafka, qui avait lu Mirbeau et possédait certains de ces ouvrages, y aurait puisé l'atmosphère du bagne et certains des personnages. L’édition de la Pléiade de Kafka (tome II, p. 962-963) souligne cependant, à juste titre me semble-t-il, que les rapprochements entre les deux auteurs ne sont pas thématiques, mais de l’ordre du détail. L’élément essentiel de la nouvelle de Kafka, la machine à imprimer la sentence du condamné puis à le tuer, ne figure pas dans le roman de Mirbeau. Il est surprenant que le rapprochement avec le supplice de saint Cassien d’Imola n’ait pas été effectué.
Saint Cassien d’Imola est peu connu en France, alors que le reste de l’Europe, et en premier lieu l’Italie, le vénère comme patron des enseignants. Kafka, fin latiniste (Cf R. Stach, Kafka, Les années de jeunesse, Poche, p. 218-219), pourrait avoir lu les vers de Prudence (Peristephanon liber, IX) consacré à ce saint au cours de sa scolarité. Mais il peut avoir découvert l’histoire de ce supplice à Venise ; rappelons que La colonie pénitentiaire fut écrite en 1914, et qu’il séjourna à Venise, en septembre 1913. Kafka était descendu à l’Hôtel Gabrielli (anciennement Sandwirth), d’où il écrivit une lettre à Felice Bauer, sur papier à en-tête de l’hôtel. Il n’était qu’à vingt-cinq minutes à pieds de l’Eglise San Cassiano, construite sur la place du même nom. En guise d’éléments au dossier, voici quelques lignes de Kafka, puis les vers de Prudence, et la belle traduction de M. Lavarenne, aux Belles Lettres.
                                                Paul Troger, Le martyre de saint Cassien
« Quand l’homme est allongé sur le lit et que celui-ci se met à vibrer, la herse descend au niveau du corps. Elle se place automatiquement juste au-dessus, ses aiguilles ne le touchant qu’à peine; quand l’installation est achevée, ce câble métallique se tend aussitôt et se change en une barre. C’est alors que le jeu commence. Un profane ne remarque aucune différence entre les châtiments. La herse semble travailler de la même manière. En vibrant, elle plante ses aiguilles dans le corps, qui tremble déjà avec le lit. Pour que chacun puisse examiner l’exécution de la sentence, la herse est en verre. Cela a posé quelques difficultés techniques, comme la fixation des aiguilles, mais après plusieurs essais cela a fonctionné. Nous n’avons pas craint d’y consacrer beaucoup de travail. Et à présent, chacun peut voir à travers le verre comment l’inscription est gravée sur le corps. Ne voulez-vous pas venir voir de plus près le travail des aiguilles? » Le voyageur se leva lentement, se rapprocha et se pencha sur la herse. « Vous voyez, dit l’officier, deux sortes d’aiguilles disposées de multiples façons. Pas d’aiguille longue sans une petite à côté. C’est la longue qui écrit, pendant que la petite asperge de l’eau pour nettoyer le sang et conserver la clarté de l’écriture. L’eau ensanglantée est emportée ensuite dans de petites rigoles et s’écoule enfin par ce conduit principal qui mène à la fosse. » L’officier montra du doigt le parcours que devait suivre l’eau ensanglantée. 
[...]  La herse n’écrivait plus, elle piquait seulement, et le lit ne retournait plus le corps, mais, vibrant, il ne faisait que soulever le corps qu’il pressait sur les aiguilles. Le voyageur voulut intervenir, et si possible tout arrêter, tout cela n’était pas de la torture, comme l’avait cherché l’officier, c’était un véritable assassinat. Il tendit les mains. Mais déjà la herse se levait et pivotait en portant le corps embroché, comme elle ne le faisait normalement qu’à la douzième heure. Le sang s’écoulait en mille flux sans être mélangé avec de l’eau, les petites rigoles elles aussi avaient cessé de fonctionner. Et maintenant c’était la dernière fonction de la machine qui avait lâché, le corps ne se détachait pas des longues aiguilles, il déversait son sang, restait suspendu au-dessus de la fosse sans tomber. La herse voulait déjà revenir à son ancienne position, mais comme si elle avait elle-même remarqué qu’elle n’était pas libérée de son fardeau, elle restait au-dessus de la fosse
Traduction de Laurent Margantin, (chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.alain.les-hurtig.org/pdf/colonie_penitentiaire.pdf)
'Ducite', conclamat, 'captiuum ducite, et ultro
donetur ipsis uerberator paruulis.
Vt libet, inludant, lacerent inpune manusque
tinguant magistri feriatas sanguine;
ludum discipulis uolupe est ut praebeat ipse
doctor seuerus, quos nimis coercuit.'
Vincitur post terga manus spoliatus amictu,
adest acutis agmen armatum stilis.
Quantum quisque odii tacita conceperat ira,
effundit ardens felle tandem libero.
Coniciunt alii fragiles inque ora tabellas
frangunt, relisa fronte lignum dissilit,
buxa crepant cerata genis inpacta cruentis
rubetque ab ictu curta et umens pagina.
Inde alii stimulos et acumina ferrea uibrant,
qua parte aratis cera sulcis scribitur,
et qua secti apices abolentur et aequoris hyrti
rursus nitescens innouatur area.
Hinc foditur Christi confessor et inde secatur,
pars uiscus intrat molle, pars scindit cutem.
Omnia membra manus pariter fixere ducente
totidemque guttae uulnerum stillant simul.
Major tortor erat, qui summa pupugerat infans,
quam qui profuuda perforarat uiscera,
ille leuis, quoniam percussor morte negata
saeuire solis scit dolorum spiculis,
hic, quanto interius uitalia condita pulsat.
plus dat medellae, dum necem prope applicat.
'Este, precor, fortes et uincite uiribus annos,
quod defit aeuo, suppleat crudelitas!'
Sed male conatus tener infirmusque laborat,
tormenta crescunt, dum fatiscit carnifex.
'Quid gemis?' exclamat quidam, 'tute ipse magister
istud dedisti ferrum et armasti manus.
Reddimus ecce tibi tam milia multa notarum,
quam stando, flendo te docente excepimus.
Non potes irasci, quod scribimus; ipse iubebas,
numquam quietum dextera ut ferret stilum.
Non petimus totiens te praeceptore negatas,
auare doctor, iam scholarum ferias.
Pangere puncta libet sulcisque intexere sulcos,
flexas catenis inpedire uirgulas.
Emendes licet inspectos longo ordine uersus,
mendosa forte si quid errauit manus,
exerce imperium, ius est tibi plectere culpam,
si quis tuorum te notauit segnius.'
Talia ludebant pueri per membra magistri
nec longa fessum poena soluebat uirum.
Tandem luctantis miseratus ab aethere Christus
iubet resolui pectoris ligamina
difficilesque moras animae ac retinacula uitae
relaxat artas et latebras expedit.
Sanguis ab interno uenarum fonte patentes
uias secutus deserit praecordia
totque foraminibus penetrati corporis exit
fibrarum anhelans ille uitalis calor.
'Haec sunt, quae liquidis expressa coloribus, hospes,
miraris, ista est Cassiani gloria.
Suggere, si quod habes iustum uel amabile uotum,
spes si qua tibi est, si quid intus aestuas!
Audit, crede, preces martyr prosperrimus omnes
ratasque reddit, quas uidet probabiles.'
Pareo: conplector tumulum, lacrimas quoque fundo,
altar tepescit ore, saxum pectore.
Tunc arcana mei percenseo cuncta laboris,
tunc, quod petebarn, quod timebam, murmuro:
et post terga domum dubia sub sorte relictam
et spem futuri forte nutantem boni.
Audior, 'urbem adeo, dextris successibus utor,
domum reuertor, Cassianum praedico.
(https://www.thelatinlibrary.com/prudentius/prud9.shtml)
« Emmenez-le, s’écrie-t-il, emmenez le prisonnier, et faites cadeau de ce fouetteur à ses jeunes disciples eux-mêmes. Qu’ils jouent avec lui comme ils voudront, qu’ils le déchirent sans crainte d’être punis, et qu’ils teignent leurs mains en vacances du sein de leur maître. Ce sera un plaisir de voir ce professeur sévère servir lui-même de jouet aux élèves qu’il a trop souvent châtiés. » On lui ôte ses vêtements et on lui attache les mains derrière le dos. La bande d’enfants est là, avec ses stylets pointus. Toute la haine que chacun avait accumulée dans sa rancune secrète, il l’épanche avec ardeur, maintenant qu’il peut enfin donner libre cours à sa colère. Les uns lui lancent à la figure et lui brisent sur le visage leurs fragiles tablettes à écrire ; le bois blesse le front et vole en éclats ; le bois enduit de cire craque en frappant les joues sanglantes, le coup écorne la page, la mouille et l’empourpre. Puis d’autres dardent contre lui les piqûres de leurs pointes de fer ; ils se servent de la partie du stylet qui trace sur la cire les sillons de l’écriture, et de celle qui efface les lettres gravées et qui rend à la surface hérissée de signes son poil brillant. Avec la première, ils transpercent le confesseur du Christ ; avec la seconde ils le coupent ; l’une pénètre dans la chair tendre, l’autre tranche la peau. Deux cents mains percent ensemble tous ses membres, et les blessures distillent à la fois autant de gouttes de sang. L’enfant qui ne faisait que piquer l’épiderme était un bourreau plus cruel que celui qui perforait profondément les entrailles ; car celui qui frappait légèrement savait, en refusant la mort au martyr, le faire souffrir par ces simples piqûres douloureuses, tandis que plus l’autre blessait des centres vitaux internes, plus il le soulageait en hâtant sa mort. « Soyez énergiques, je vous prie ; que votre force triomphe de vos années ; ce que l’âge vous refuse, que la cruauté y supplée ! » Mais les enfants, jeunes, peu robustes, se fatiguent de leurs efforts maladroits, et le supplice augmente à mesure que le bourreau s’épuise. « Pourquoi te plains-tu, maître ? s’écrie l’un d’eux ; c’est toi-même qui nous as donné ce fer et qui as armé nos mains. Voici que nous te rendons autant de milliers de notes que, debout et pleurant, nous en avons pris sous ta dictée ; tu ne peux pas te fâcher que nous écrivions : c’est toi-même qui nous ordonnais de ne jamais avoir à la main un stylet inactif. Nous ne te demandons plus les vacances que tu nous as refusées tant de fois quand tu nous faisais la classe, avare professeur. Il nous plaît de piquer des points, d’entrelacer les sillons de nos lignes, de rattacher par des ligatures nos traits courbes. Tu peux examiner et corriger nos longues séries de lignes, pour le cas où une main fautive aurait commis quelque erreur. Exerce ton autorité, tu as le droit de punir la faute, si un de tes élèves a mis trop peu d’énergie à écrire sur toi. »
Le Livre des couronnes, IX, 37-88

mardi 17 mars 2026

Transmutatio : une traduction en latin de La Métamorphose

Le professeur Nicolas Gross, incomparable  serviteur du latin moderne et vivant, a réalisé, il y a quelques années, une traduction de la Métamorphose de Franz Kafka. En voici les premières pages, accompagnées de la traduction en français de Bernard Lortholary.


Un des dessins de Franz Kafka


Gregorius Samsa quodam mane cum e somniis inquietis experrectus esset, invenit semet ipsum in lecto mutatum esse in ingentem bestiam noxiam. Idem in dorso suo prostratus, quod erat cataphractae duritie, capite paulum sublato videbat ventrem suum incurvatum, fuscum, arcubus rigidis divisum, cuius in summa parte lodix lecti integra delapsura vix poterat retineri. Pedes autem, qui, si cum reliquo corpore comparares, erant miserrimae gracilitatis, ante Gregorii oculos flebiliter micabant. Idem vir « Quid factum est de me ? » cogitavit. Samsa non somniabat. Eius conclave, verum, aliquanto tantum nimis parvum conclave humanum, quiete situm erat inter quattuor parietes bene notos. Supra mensam, in qua distributa erat synthesis exemplaris pannorum mercalium – Samsa erat mercator itinerarius – pendebat imago, quam brevi antea e periodico illustrato exsectam bellae margini inauratae imposuerat. In eadem exhibebatur domina, quae petaso pellito boaque pellicea instructa, recta sedens muffulamque pellitam atque ponderosam, in quam eius bracchium evaserat totum, spectanti obviam levabat.

Deinde Gregorius, cum oculos ad fenestram dirigeret, nubila tempestate – audiebantur guttae pluviales impingi laminae fenestrali – perquam tristis factus est. Idem vir cogitavit : « Quidni paulum pergam dormire, ut omnes ineptias obliviscar », sed hoc fieri omnino non potuit – nam Gregorius assuefactus erat dormire in latere dextro, sed e statu quo erat, non poterat se vertere. Quantacumque vi idem vir se iaciebat ad latus dextrum, semper semperque in situm dorsalem oscillando reversus est. Gregorius hoc centies fere conatus est, oculos clausit, ne videret pedes palpitantes, et eo demum tempore desiit conari, quo coepit in latere sentire dolorem numquam antea sensum, levem, hebetem.

« Bone Deus » intra se cogitavit « quam laboriosam professionem elegi ! Diem de die itinera facio. Negotium multo turbulentius est quam illud in propria sede domestica faciendum, praeterea mihi imposita est istaec vexatio itinera faciendi, curae traminum tempora inter se accommodandi, cibi mali, parum regulariter sumpti, commercium hominum, quod iterum iterumque mutatur et numquam diutius, numquam ex animo fit. Malum istis omnibus ! » Gregorius sensit ventrem summum leviter prurire ; supinus lente se movit ad postem lecti, ut caput melius tollere posset ; invenit locum prurientem, qui punctulis albis obsitus erat, de quibus nescivit iudicare ; voluit pede locum pertractare, sed statim eundem retraxit, nam tactu circumflatus est frigidâ aura horrifica.

Gregorius relapsus est in situm priorem. « Ista surrectione praematura, cogitavit, homo prorsus obbrutescit. Necesse est hominem satis diu dormire. Alii mercatores itinerarii vivunt more mulierum gynaecei regii. Si exempli gratia intra tempus antemeridianum in cauponam redeo, ut transscribam mandata accepta, illi domini sedent demum ientaculum sumentes. Hoc si ego conarer facere, a praeceptore meo statim dimitterer. Ceterum quis scit, num hoc mihi esset valde bonum. Nisi propter parentes meos caverem, iam pridem munus renuntiassem, prodiissem ad praeceptorem eidemque ex animo dixissem sententiam meam. De pulpito cecidisset ! Mirus quoque illi est mos in pulpitum considendi et e loco excelso cum functionario loquendi, cui insuper propter aures praeceptoris surdastras propinquissimê est accedendum. Hem, spes nondum integra est deposita ; si quando pecuniam collegero ad debita parentium illi solvenda – quod fieri possit post quinque vel sex annos – rem propositam absolute perficiam. Tum fiet magna interruptio. At interim mihi surgendum est, nam tramen meum proficiscetur hora quinta. »

Prospexit ad horologium excitatorium, quod ticciebat cistae superpositum. « Patrem caelestem ! » cogitavit. Horam esse sextam cum dimidia, indices quiete progredi, immo, iam dimidiam horam transactam esse, iam venturam esse dodrantem horam exactam. Num excitabulum non sonuisset ? E lecto vidit illius obicem infixum esse ad horam quartam ; certe illud sonuisse. Ita, sed num posset fieri, ut dormiens istum tinnitum, quo suppellectiles quaterentur, audiens quietê pergeret dormire ? Hem, se quiete quidem non dormivisse, sed se nescire an eo artius. Quid nunc faciendum esset ? Tramen proximum profecturum esse hora septima ; ut idem assequeretur, sibi inepte fore properandum, sed synthesin nondum esse involutam seque nequaquam esse animo perquam recenti et agili. Etsi tramen assecuturus esset, sese evitare non posse verba praeceptoris increpatoria, nam famulus negotialis tramen horae quintae cum exspectasset, iam pridem nuntiasse se esse retardatum. Istum famulum praeceptori vernili more adulari, hominem expertem animi sagacis et constantis. Quid, si nuntiaret se esse aegrotum ? Hoc fuisset perquam odiosum atque suspiciosum, nam Gregorius inter quinquennium muneris sui ne semel quidem aegrotaverat. Certe praeceptorem provocaturum esse ad medicum assecurationis valetudinariae, parentes vituperaturum esse propter filii pigritiam et omnes excusationes reiecturum esse medico indicato, cui generaliter nulli homines viderentur esse nisi prorsus validi, sed ignavi. Hac autem in re num ille prorsus iniustê iudicaret ? Gregorius revera, ommisso quodam torpore somniculoso, qui post somnum diuturnum verê erat superfluus, bene se habebat, immo vehementer esuriebat.



En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.

« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce –, on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu.

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord en zinc – le rendit tout mélancolique. « Et si je redormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? » se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit et, dans l’état où il était à présent, il était incapable de se mettre dans cette position. Quelque énergie qu’il mît à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos. Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter, et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée.

« Ah, mon Dieu », songea-t-il, « quel métier fatigant j’ai choisi ! Jour après jour en tournée. Les affaires vous énervent bien plus qu’au siège même de la firme, et par-dessus le marché je dois subir le tracas des déplacements, le souci des correspondances ferroviaires, les repas irréguliers et mauvais, et des contacts humains qui changent sans cesse, ne durent jamais, ne deviennent jamais cordiaux. Que le diable emporte tout cela ! » Il sentit une légère démangeaison au sommet de son abdomen ; se traîna lentement sur le dos en se rapprochant du montant du lit afin de pouvoir mieux redresser la tête ; trouva l’endroit qui le démangeait et qui était tout couvert de petits points blancs dont il ne sut que penser ; et il voulut palper l’endroit avec une patte, mais il la retira aussitôt, car à ce contact il fut tout parcouru de frissons glacés.

Il glissa et reprit sa position antérieure. « À force de se lever tôt », pensa-t-il, « on devient complètement stupide. L’être humain a besoin de son sommeil. D’autres représentants vivent comme des femmes de harem. Quand, par exemple, moi je rentre à l’hôtel dans le courant de la matinée pour transcrire les commandes que j’ai obtenues, ces messieurs n’en sont encore qu’à prendre leur petit déjeuner. Je devrais essayer ça avec mon patron ; je serais viré immédiatement. Qui sait, du reste, si ce ne serait pas une très bonne chose pour moi. Si je ne me retenais pas à cause de mes parents, il y a longtemps que j’aurais donné ma démission, je me serais présenté devant le patron et je lui aurais dit ma façon de penser du fond du cœur. De quoi le faire tomber de son comptoir ! Il faut dire que ce ne sont pas des manières, de s’asseoir sur le comptoir et de parler de là-haut à l’employé, qui de plus est obligé d’approcher tout près, parce que le patron est sourd. Enfin, je n’ai pas encore abandonné tout espoir ; une fois que j’aurai réuni l’argent nécessaire pour rembourser la dette de mes parents envers lui – j’estime que cela prendra encore de cinq à six ans –, je ferai absolument la chose. Alors, je trancherai dans le vif. Mais enfin, pour le moment, il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. »

Et il regarda vers la pendule-réveil dont on entendait le tic-tac sur la commode. « Dieu du ciel ! » pensa-t-il. Il était six heures et demie, et les aiguilles avançaient tranquillement, il était même la demie passée, on allait déjà sur moins un quart. Est-ce que le réveil n’aurait pas sonné ? On voyait depuis le lit qu’il était bien réglé sur quatre heures ; et sûrement qu’il avait sonné. Oui, mais était-ce possible de ne pas entendre cette sonnerie à faire trembler les meubles et de continuer tranquillement à dormir ? Eh bien, on ne pouvait pas dire qu’il eût dormi tranquillement, mais sa
ns doute son sommeil avait-il été d’autant plus profond. Seulement, à présent, que fallait-il faire ? Le train suivant était à sept heures ; pour l’attraper, il aurait fallu se presser de façon insensée, et la collection n’était pas remballée, et lui-même était loin de se sentir particulièrement frais et dispos. Et même s’il attrapait le train, cela ne lui éviterait pas de se faire passer un savon par le patron, car le commis l’aurait attendu au départ du train de cinq heures et aurait depuis longtemps prévenu de son absence. C’était une créature du patron, sans aucune dignité ni intelligence. Et s’il se faisait porter malade ? Mais ce serait extrêmement 9gênant et suspect, car depuis cinq ans qu’il était dans cette place, pas une fois Gregor n’avait été malade. Sûrement que le patron viendrait accompagné du médecin de la Caisse Maladie, qu’il ferait des reproches à ses parents à cause de leur paresseux de fils et qu’il couperait court à toute objection en se référant au médecin de la Caisse, pour qui par principe il existe uniquement des gens en fort bonne santé, mais fainéants. Et du reste, en l’occurrence, aurait-il entièrement tort ? Effectivement, à part cette somnolence vraiment superflue chez quelqu’un qui avait dormi longtemps, Gregor se sentait fort bien et avait même particulièrement faim.

Traduit par Bernard Lortholary




vendredi 6 mars 2026

Prose du suaire

Abdelwahab Meddeb (Tunis 1946, Paris 2014) était un poète et animateur de radio. A sa mort d'un cancer, Michel Deguy écrivit un poème, Prose du suaire, traduit en vingt langues (arabe, turc, chinois, hébreu, persan ...), dont le latin.

Michel Deguy, Prose du suaire, Editions Al Manar, Paris, 2015.

Abdelwahab Meddeb, Aya dans les villes, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 1999 ; Blanches traverses du passé, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 1997 ; Portrait du poète en soufi, Paris, Belin, 2015 ...


                          

 

Prose du suaire

La mort sur le lit te défigure

Elle est partout à la place du corps

Ton visage se retire de la prosopopée

Une « vanité » s’émacie dans le drap


 

Par les yeux enfoncés tu recules en toi

Où tu sais qu’il n’y aura plus de toi

Si près de ton visage ce jour-là croisé

Avec le nôtre dans l’approche

Du baiser sur les joues

Mon ami tu mourrais sous nos yeux


 

Je t’ai baisé la main pour te dire adieu

Comme si nous pouvions t’envoyer là

D’où tu nous veillerais nous parlerais

Sachant qu’il n’y aurait ni au revoir ni à dieu


 

« D’où que tu sois » tu es ici

Tu parles tes poèmes dans la nuit de nos jours

Un nous peut te jurer une fidélité

Maintenant le voile puis le suaire de nos pages

Appliqués sur ta vie

Ta vie paisible de la transcendance qui la configurait

Relèvent les traces de cette transe

Qui la transfigura


 

Voici venu le temps des viveurs et des tueurs

A quoi bon les poètes demandaient les penseurs

Tu réponds : dans la cité politique bons

Pas seulement pour le deuil et les danses


 

Ce que tu fis de la vie avec ta vie subite son hôte

La vie à l’œuvre est la vie pour le convivre

Il n’est jamais trop tard pour le trop tard


 

Michel Deguy

 

Prorsa sindon


Mors in lecto uultum istum deformat
Illa pro corpore ubique se locat

Os tuum a prosopopeis fandis abit

In linteo vanitatis imago macrescit

 

Intus oculis depressis regrederis in te

Ubi scis non iam fore te ipsum

Illo die tam prope tuum uultum

Vultu meo appropinquante

Ad genas tui osculandas

Amice ante oculos nostros expirabas

 

Ut tibi uale dicerem osculaui manum

Quamsi nos te illuc possemus mittere

Unde nos intuerere ac nos adloquerere

Sciens nec uale nec supremum ad deum

 

Hic ades undecumque sis

Carmina canis per dies nocturnos nobis

Quidam nos te recordaturus iuret fidelis

Nunc in paginis ut linteo denique sidone

Applicatis uitae tuae

Uitae passurae studium transcendi eoque configuratae

Legimus eius exsultationis uestigia

Qua transfigurata est uita

 

Ecce ganeonum itemque interfectorum tempus

Quid opus esset poetis rogabant philosophi

Respondes illos    utiles ciuium ciuitati

Non solum ad saltationes atque luctus

 

Qua uita usus es ita in tua subita hospite illius

Uita operibus dedita est conuiuere aliquibus

Tardius est numquam uenienti tardius

 

Mis en latin par Bénédicte Gorrillot 



                     Editions Al Manar : https://editmanar.com/catalogue/