C. Chassanite, professeur de Lettres Classiques, et ses élèves latinistes de Bretagne.











samedi 13 juin 2020

Basilique Santo Martino ai Monti


Pour les amoureux de la Rome secrète et souterraine, cette église ancienne, d'abord titulus, c'est-à-dire demeure d'un particulier qui la prêtait pour le culte, représente une visite pleine de charme et de tranquillité. Les gardiens sont d'agréables retraités, et  rares sont les visiteurs. 
J'espère qu'on voudra bien me pardonner les maladresses de traduction : le livre d'Ivana della Portella n'a pas de version française. 


Sorvegliata dalle torri dei Capocci, la basilica di San Martino ai Monti svetta con la sua abside in cima all’Esquilino, fondando le sue radici massicci blocchi di tufo delle mura di Servio. E costituisce, con il suo particolare assetto, uno dei tipici esempi romani di quel continuum storico-architettonico che dall’epoca imperiale giunge sino a oggi.
La stratificazione dei livelli – che parte dagli inizi del III sec. d.C. – risulta di notevole interesse per la storia del cristianesimo primitivo, poiché, probabilmente, fu qui che sorse l’originario titulus Equitii, ovvero la prima chiesa titolare di Equizio.
Il titolo di Equizio occupa il sottosuolo della chiesa di san Martino ai Monti ed è raggiungibile dalla cripta. Tuttora è incerto se si sia impiantato su un edificio preesistente (alcuni ipotizzano un mercato coperto) o se, invece, sia sorto, nel III secolo, per esigenze del culto. Le prime notizie al riguardo provengono dal liber pontificalis, il quale ci informa che si tratta di un titolo costantiniano legato al nome del pontefice Silvestro i cui noti prodigi sono illustrati nel vivace svolgimento narrativo degli affreschi dell’oratorio dei Santi Quattro Coronati. Le ultime citazioni risalgono al secolo VIII, indi, per vario tempo, la memoria di questo titolo originario si perse. Fu soltanto in occasione dei restauri secenteschi che, l’allora priore del monastero di San Martino disvelò il sepolto titolo descrivendone in maniera minuziosa tutta la decorazione. L’eco del ritrovamento fu tale che il cardinale Barberini decise di far eseguire copia di tutti gli affreschi in un codice che si conserva nella Biblioteca Vaticana.
L’area sotteranea si presenta in forma di rettangolo irregolare con l’asse orientato quasi in direzione est-ovest. Due file di grossi pilastri sud-dividono l’aula in undici vani nei quali è possibile rintracciare tre tipi di muratura, corrispondenti ad altrettanti tempi di edificazione. In realtà, l’aula originariamente non doveva presentarsi così suddivisa, ma con un grande salone rettangolare coperto da una pavimentazione musiva a tessere bianche e nere con motivo a scacchiera (ancora oggi visibile in alcuni punti). Il tutto era rivestito d’intonaco affrescato e contiguo a un cortile (oggi in parte visibile sul nord-ovest). Il complesso si estendeva poi per altri due piani superiori (in seguito demoliti) di cui uno sotterraneo. Poteva trattarsi di un caseggiato, forse una insula con appartamenti di lusso, o di un mercato coperto. A un certo punto l’edificio ebbe una profonda trasformazione in senso cristiano. Brani ad affresco con scene della vita di Cristo decorarono quegli ambienti e tutta una suppelletile marmorea rivestì l’interno.

Portella I. della, Roma sotteranea, Roma, Arsenale Editrice, 2012, p. 132 et 134.

Gardée par les tours des Capocci, la basilique de San Martino ai Monti se dresse  son abside au sommet de l'Esquilin, faisant reposer ses fondations  sur les  blocs massifs de tuf des murs de Servius. Et elle constitue, avec sa structure particulière, l'un des exemples romains typiques de cette  continuité historique architecturale qui va de l'époque impériale jusqu'à nos jours.
La stratification des niveaux - qui commence au début du troisième siècle av. J.C. - présente un intérêt considérable dans l'histoire du christianisme primitif, car c'est probablement ici que naquit le titulus Equitii d'origine, ou la première église d'Equizio. La maison religieuse (titulus) d'Equitus occupe le sous-sol de l'église de San Martino ai Monti et est accessible depuis la crypte. On ne sait toujours pas si elle !a été implantée sur un bâtiment préexistant (certains historiens supposent sur un marché couvert) ou si elle est apparue, au IIIe siècle, pour les besoins du culte. Les premières informations à cet égard proviennent du liber pontificalis, qui nous informe qu'il s'agit d'une maison religieuse de l’époque constantinienne liée au nom du Pape Silvestre, dont les prodiges bien connus sont illustrés dans les fresques narratives très vivantes de l'oratoire du Santi Quattro Coronati. Les dernières informations remontent au VIIIe siècle, puis, à différentes époques, la mémoire de ce titulus original s'est perdue. Ce n'est qu'à l'occasion des restaurations du XVIIe siècle que le prieur d'alors du monastère de San Martino a révélé le titulus enterré en décrivant sa décoration dans les moindres détails. L'écho de la découverte a été tel que le cardinal Barberini a décidé de faire copier toutes les fresques dans un livre conservé à la Bibliothèque du Vatican.
 La zone souterraine a une forme rectangulaire irrégulière avec l'axe orienté presque est-ouest. Deux rangées de grands piliers divisent la salle principale en onze pièces dans lesquelles il est possible de retrouver trois types de maçonnerie, correspondant à autant d’époques  de construction. En réalité, la salle principale ne devait pas être aussi divisée à l'origine, mais avec une grande salle rectangulaire recouverte d'un sol en mosaïque faite de tesselles noires et blanches en damier (encore visible à certains endroits aujourd'hui). Le tout était recouvert de plâtre orné de fresques, attenant à une cour (aujourd'hui partiellement visible au nord-ouest). Le complexe s'est ensuite étendu à deux autres étages supérieurs (démolis plus tard), dont l'un est souterrain. Cela aurait pu être un immeuble, peut-être une insula avec des appartements de luxe, ou un marché couvert. À un moment donné, le bâtiment a subi une profonde transformation pour le rendre d’aspect chrétien. Des fresques avec des scènes de la vie du Christ décoraient ces pièces et un revêtement en marbre couvrait l’intérieur.



La situation de la basilique dans l'ensemble du quartier (source : Boaga 1983)


Davant l'autel : l'entrée de la crypte ; en pointillés, le souterrain qui conduit à la basilique du IIIe siècle. 


(Source : Boaga 1983.)



































Aillon J.d'Rome 1202 : Les Aventures de Guilhem d'Ussel, chevalier troubadour, Paris,  Flammarion, 2013. 
Boaga E., "Il complesso titolare di S. Martino ai Monti in Roma", in Fois M, Litva F., Monachino V. (ed), Dalla Chiesa antica alla Chiesa moderna, Miscellanea per il 50° della facolta di storia ecclesiastica della Pontificia Universita Gregoriana, Roma,  Gregorian Biblical Bookshop, 1983, p.  1-17.
Coarelli F., Guida archeologica di Roma, Roma, Mondadori, 1974, p. 206.
Landart PSur les traces de Rome, Rome, 2014, p. 283 et seq.
Portella I. dellaRoma Sotterranea, Roma, Arsenale Editrice, 2012, p.132-134.
Stendhal, Promenades dans Rome.  

lundi 27 avril 2020

Codex Mussolini


En septembre 2016,  plusieurs agences de presse annoncèrent hâtivement que des archéologues venaient de découvrir sous l'obélisque du Foro italico, à Rome, le testament politique de Musolini, rédigé en latin ; il était au secret depuis 84 ans.
Renseignement pris, je découvrais qu'il n'y avait jamais eu de fouilles archéologiques au Foro Italico, encore moins sous l'obélisque qui pèse 300 tonnes ; quant au testament politique, il était bien rédigé en latin, mais si peu secret que 2 organes de presse fascistes l'avaient publié en 1932, et que des concours de traduction  avaient eu lieu dans les lycées à l'époque.
Depuis, les journaux ont rectifié ces approximations, quelquefois en antidatant les articles désormais disponibles sur le net (par exemple  https://www.bbc.com/news/world-europe-37230455). Mais on peut encore lire des erreurs  manifestes, comme  ici  par exemple :
https://www.ilprimatonazionale.it/cronaca/mussolini-messaggio-posteri-49642/ : "La scoperta del testo (scritto in latino), scritto su pergamena, è opera di due studiosi olandesi, Bettina Reitz-Joosse dell'università di Groninga e Han Lamers dell'università di Lovanio, che lo hanno trovato seppoloto insieme a monete d'oro nel basamento del monumento, realizzato nel 1932 in occasione dei 10 anni dalla marcia su Roma. "
Tout ce bruit fut provoqué par une publication de deux  chercheurs néerlandais : Lamers Han, Reitz-Joosse Bettina, The Codex Fori Mussolini : A Latin Text of Italian Fascism, London, New York, Bloomsbury Academic, 2016. Jeunes chercheurs en histoire et en latin, ils ont ainsi assuré leur entrée dans les médias, et fortement accéléré leur carrière.
Les deux auteurs de l'ouvrage ont, à juste titre, beaucoup commenté le choix du monument, un obélisque, le replaçant dans la tradition architecturale romaine antique. Le transport du monolithe, en une seule pièce, fut un exploit que le latin du codex détaille d'ailleurs ; mais Lamers et Reitz-Joosse n'ont pas effectué le rapprochement de cette odyssée lithique, suivie par toute l'Italie de l'époque grâce aux actualités filmées,  avec le transport du rocher sur lequel, au XVIIIe siècle, le tsar Pierre le Grand fit installer sa statue équestre. De même, on se demande pourquoi ils ont omis de commenter cette baroque cérémonie d'enfouissement : les familiers de l'histoire romaine antique savent que le Forum Romanum fut de nombreuses fois le lieu d'enfouissements religieux. 
Quoi qu'il en soit, leur ouvrage est intéressant, notamment parce qu'il présente une version complète du Codex en latin, oeuvre d'un éminent latiniste de l'époque, Aurelio Giuseppe Amatucci (1867-1960), spécialiste de Plaute, et qui ne semble pas avoir souffert après-guerre de son passé fasciste. Pour l'anecdote, une rue existe encore à son nom dans le sud-ouest de Rome. Le Codex a été publié 4 fois dans les années 1930 : 2 fois dans des publications pour la jeunesse de l'organisation des Balillas, et 2 fois dans la célèbre revue pédagogique italienne Scuola e cultura (qui deviendra après-guerre Cultura e scuola). Le Codex, ce que nos auteurs néerlandais n'ont pas assez analysé non plus, est donc une production didactique destinée à la jeunesse fasciste contemporaine du Duce, mais aussi à la jeunesse future.
Voici, après les photographies,  la première moitié du texte latin, dont j'ai parfois un peu modifié la ponctuation ou quelques mots ; initialement, je voulais en fournir une traduction française, mais la présence de trop nombreuses majuscules destinées à honorer le dictateur Mussolini a fait disparaître ma bonne volonté. 

L'inauguration de l'obélisque, en 1932.
L'obélisque, à l'époque fasciste. 
En juillet 2019.

Rome, juillet 2019. 

Codex fori Mussolini

Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo

Virgilius, Ec. IV, 5.

Bellum maxime omnium memorabile quae unquam gesta essent ab anno MCMXIV ad annum MCMXVIII tota paene Europa exarsit, quod, cum et aliae gentes vel armis vel opibus pugnantes adiuvissent fereque omnes anxia mente fuissent, totius orbis terrae bellum factum atque appellatum est.
Huic quidem bello Itali, quamvis paulo ante tot post casus hostibus devictis tyrannisque expulsis denique in populi unius corpus liberi coaluissent seseque vix firmassent, cum populis qui pro rei publicae salute iure ac legitime, sed tum incerto Marte, pugnarent interesse statuerunt atque patriae fines ex aliorum dominatu vindicare. Veterum autem malorum memores et qua sunt virtute atque humanitate asperrima quaeque perpessi neque vitae neque impensae pepercerunt ubi sociisque victoriam comparerent, quam ingenti hostium exercitu profligato egregiam denique sunt adepti.
Sed hominum qui tum Italorum publicis rebus praeerant, alii ad civium vel exterarum gentium ambitiosas voluntates nimis pavidi, alii opinionum commentis deliri, utpote qui vel omnia civibus tribuerent nihil patriae vel patriam ipsam omnino esse negarent, pessime tam praeclara tantoque sanguine parva victoria usi Italiam in summum discrimen adduxerunt ut optimus quique civis eius saluti jam desperaret.

Ea tempestate caelesti quodam nutu atque numine VIR exstitit, qui singulari acie ingeni animoque firmissimo praeditus et ad omnia fortia facienda ac patienda paratus, non solum res inclinatas eversasque in pristinum restituere sed etiam Italiam illam, quam veteres Romani orbis terrarum lumen effecissent, Italis reddere divina mente concepit consiliisque facta adaequare est aggressus. Qui vir fuit

BENITUS MUSSOLINI.

Hic quidem cum primum patriae caritate victus bellum civibus acriter suasisset, deinde miles strenue in acie pugnasset sanguinemque effudisset, victoria parta fasces, qui veterum Romanorum pristinas virtutes adumbrarent, instaurandos decrevit atque instauravit.
Inter omnes quidem satis constat BENITUM MUSSOLINI, ex quo summam rerum suscepit, cum cives omnes suo sagaci subtilique sensu Italae gentis virtutum captos secum traheret, effecisse ut ii quam maximas utilitates ex belli victoria caperent atque inter ceteras gentes honestissimum locum obtinerent. Nec ullum fugit Illum diuturna controversia dirempta rei publicae Summi Romani Pontificis amicitiam iusto foedere conciliasse, patriae exercitum ornatissimum cum maritima et aeria classe quam optime instructa comparasse legemque tulisse ut qui aliquam artem profiterentur itemque fabricatores ac fabri omnes in collegia vel societates coirent, quae tamen cum re publica arte cohaerent ne causa esset quare odiis inter sese ac simultatibus conflictarentur et cum omnium civium detrimento in suis studiis atque operibus cessarent.
Praeterea puerorum et adulescentium disciplinam novis legibus et peropportunis institutis moderatus est, artium studia atque doctrinas omnino provexit ; Italiae urbes, in primis Romam, magnificis iisque utilibus aedificis exornandas, quam plurimas vias muniendas, cum omnium temporum tum maxime antiquitatis monumenta reficienda vel effodienda curavit. Agri culturae autem prospexit atque consuluit ita ut loca diu inculta et pestifera brevi feracia ac salubria fierent ; colonias armis praescriptique firmavit ; Italorum nummo stabile pretium fecit eosque quantum potuit angustiis, quibus ceterae gentes laborant, levavit.
Neque vero, cum tot tantaque negotia sustineat, celebrari vel tantum enumerari possunt singula quae gesserit ut res Italas omnino tutaretur, legibus emendaret, moribus ornaret utque cives omnes in officio contineret.
Denique tanti VIRI salubri consilio, summa prudentia, certissima voluntate, peropportuna opera rem publicam nunc demum habemus quae nulla erat a.d. V Kaal. Nov. a. MCMXXII, cum regnante Victorio Emanuelle III Itali sibi Italiam obtinuerunt novusque ab integro saeculorum ordo eis natus est. 


mardi 7 avril 2020

Pestilentia nigra


Année 1348 (du 20 avril 1348 au 11 avril 1349)





Cette année-là, le peuple de France et le monde quasi dans son ensemble furent frappés cette fois non par la guerre mais par la pestilence. A la faim dont j’ai parlé tout au début et aux guerres que j’ai racontées ensuite s’ajoutèrent alors, dans les diverses parties du monde, la peste et les tribulations qui lui sont liées. Au mois d’août cette année-là, on vit au-dessus de Paris une étoile dans la direction de l’Ouest, très grande et très claire après l’heure de vêpres  , alors que le soleil commençait à baisser. Elle n’était pas très loin au-dessus de notre hémisphère, mais au contraire paraissait assez proche de nous, contrairement aux autres comètes. Le soleil tombait, la nuit approchait, elle ne bougeait pas. Quand la nuit vint, nous vîmes, moi et mes frères  , cette très grosse étoile éclater en plusieurs rayons qu’elle projeta sur Paris et vers l’orient avant de se désintégrer totalement. Bien des gens s’en émerveillèrent avec nous. S’il s’agissait d’une comète ou d’un autre phénomène formé d’exhalaisons d’air et par la suite dissoute sous forme de vapeurs, je laisse aux astronomes le soin d’en décider. Mais il est bien possible que ce fut le présage de la pestilence qui allait bientôt venir à Paris et dans toute la France, comme ailleurs.

1) Unde eodem anno Parisius et in regno Franciae, et non minus, ut fertur, in diversis mundi partibus, et in sequenti anno, fuit tanta mortalitas hominum utriusque sexus, et magis juvenum quam senum, quod vix poterant sepeliri, et vix ultra duos vel tres dies in firmitate jacebant, sed subito et quasi sani obiebant ; unde qui hodie erat sanus, cras mortuus, ad foveam portabatur. Habebant enim subito bossas sub assellis vel utrum pluribus in inguine, quibus insurgentibus erat infallibile signum mortis : et haec infirmitas seu pestilentia a medicis epidemia vocabatur. Tanta autem abundantia populi tunc, videlicet anno Domini MCCCXLVIII et MCCCXLIX, decessit, quod nunquam auditum, neque visum, neque lectum erat in temporibus jam retroactis. Et veniebat mors praedicta et infirmitas ex imaginatione vel societate ad invicem et contagione ; nam qui sanus infirmum aliquem visitabat, vix aut raro mortis periculum evadebat.

1) Cette même année, à Paris et dans le royaume de France, comme dans les autres parties du monde, ainsi que l’année suivante, il y eut une telle mortalité d’hommes et de femmes, plutôt les jeunes que les vieux, que l’on pouvait à peine les ensevelir. Ils n’étaient malades que deux ou trois jours et mouraient rapidement, le corps presque sain ; qui aujourd’hui était en bonne santé, demain était mort et porté en terre. Ils avaient tout d’un coup des grosseurs sous les aisselles et dans l’aine – ou les deux – et l’apparition de ces grosseurs était un infaillible signe de mort. Cette maladie ou peste était appelée épidémie par les médecins. Il y eut durant ces deux années 1348 & 1349 un nombre de victimes tel que l’on ne jamais entendu dire, ni vu, ni lu dans les temps passés.

2) Unde in multis villis parvis et magnis sacerdotes timidi recedebant, religiosis aliquibus magis audacibus administrationem dimittentes, et breviter in multis locis de viginti hominibus non remanserant duo viventes. Tanta enim fuit in Domo-Dei Parisius mortalitas, ut per magnum tempus, ultra quingenti mortui omni die ad coemeterium sancti Innocentii Parisius ad sepeliendum in curribus devotissime portabantur. Et illae sanctae sorores Domo-Dei, mori non timentes, infirmos dulcissime et humillime omni horrore postposito pertractabant ; quarum multiplex numerus dictarum sororum, saepius renovatus per mortem, in pace cum Christo, ut pie creditur, requiescit.

2) La maladie et la mort venaient aussi par imagination, relation et contagion, car celui qui était en bonne santé et visitait un malade échappait rarement au péril de la mort. Aussi, dans beaucoup de villes grandes et petites, les prêtres frappés de crainte s’éloignaient ; quelques religieux, plus courageux, administraient les sacrements, et bientôt, en beaucoup d’endroits, sur vingt habitants il n’en restait que deux en vie. La mortalité fut si grande, à l’Hôtel-Dieu, à Paris, que, pendant longtemps, on portait chaque jour dévotement sur des chariots, pour les ensevelir au cimetière des Saints-Innocents, plus de cinq cents cadavres. Et les saintes sœurs de l’Hôtel-Dieu, ne craignant pas la mort, soignaient jusqu’au bout les patients avec la plus grande douceur et humilité, sans tenir compte de l’horreur de la maladie ; beaucoup desdites sœurs, plus d’une fois renouvelées par les vides causés par la mort, reposent, comme on le croit pieusement, dans la paix du Christ.

3)Dicta autem mortalitas, ut dicitur, inter incredulos inchoavit, deinde ad Italiam venit ; postea montes pertransiens ad Avinionem accessit, ubi etiam aliquos dominos cardinales invasit ; totam familiam tunc ab ea abstulit. Deinde per Vasconiam et Hispaniam paulative de villa ad villam, de vico ad vicum, et ultimo de domo ad domum, imo de persona ad personam inopinate ad has partes gallicanas accedens, usque ad Alemannos transivit, minus tamen ad ipsos quam apud nos. Durante tamen epidemia dicta, Dominus tantam gratiam ex sua pietate conferre dignatus est, ut decedentes, quamquam subito, quasi omnes laeti mortem exspectabant. Nec erat aliquis quin confessus et cum viatico sacratissimo moreretur ; et, quod plus ad bonum decedentium fuit, dominus papa Clemens VI, in quamplurimis civitatibus et castris, absolutionem a poena e culpa decedentibus per suos confessores dedit misericorditer et concessit ; unde libentius obiebant, haereditates multas et bona temporalia ecclesiis et religiosis dimittentes, quia haeredes propinquos et liberos ante se mori videbant.  

3) Ledit fléau, à ce que l’on dit, commença chez les mécréants, puis vint en Italie ; traversant les monts, il atteignit Avignon où il frappa même quelques cardinaux et décima tout leur entourage. Puis, peu à peu, à travers la Gascogne et l’Espagne, de ville en ville, de bourg en bourg, finalement de maison en maison et de personne à personne, il arriva en France à l’improviste et parvint en Allemagne, pourtant moins terrible là-bas que chez nous. Durant cette épidémie, le Seigneur, dans sa compassion, accorda une telle grâce aux agonisants que presque tous, au dernier moment acceptaient leur mort subite avec joie. Et nul ne trépassait sans s’être confessé et avoir reçu le saint viatique ; et qui plus est, pour bien des mourants, en beaucoup de cités et châteaux notre Saint Père le pape Clément fit donner par ses confesseurs aux moribonds absolution totale de peine et de châtiments. Ils en mouraient plus volontiers, laissant à l’Église et aux religieux quantité d’héritages et de biens temporels, car ils avaient vu partir avant eux leurs héritiers, leurs proches et leurs enfants.

4) Dicebant aliqui quod haec pestilentia ex aeris infectione et aquarum oriebatur, quia tunc temporis non erat fames nec defectus victualium quorumcumque, sed abundantia magna. Unde ex hujus opinione aeris infecti et aquarum et mortis ita subitae et validae impositum fuit judaeis, quod ipsi puteos et aquas infecerant et aerem corruperant ; propter quod mundus contra eos crudeliter insurrexit, in tantum quod, in Alemania et alibi per diversas partes mundi ubi dicti Judaei habitabant, fuerunt trucidati, occisi a christianis, et cremati passim et indifferenter multa milia judaeorum. Et est mirandum de eorum et suarum uxorum firma sed fatua constantia ; nam dum cremabantur, ne orum parvuli ad baptismum convolarent, matres eorum primo in ignem projiciebant liberos, deinde post ipsos eaedem matres super eos in ignem se praecipitabant, ut cum maritis et eorum parvulis cremarentur. 

4) On disait que cette peste avait pour origine l’infection de l’air et des eaux, parce que ce n’était pas alors une époque de famine : aucun produit nécessaire à la vie ne manquait, tout était en abondance. On rendit les Juifs responsables de cette corruption de l’air et des eaux, comme de ces morts subites et nombreuses : on les accusa d’avoir empoisonné les puits et les cours d’eau, et d’avoir corrompu l’air. La cruauté du monde se déchaîna contre eux si bien qu’en Allemagne et ailleurs où vivaient les juifs, ils furent massacrés et occis par les chrétiens, et brûlés par milliers. Admirez leur constance, ferme mais insensée, comme celle de leurs femmes. Quand on les brûlait ; les mères juives, pour empêcher que leurs enfants ne fussent conduits au baptême, les jetaient d’abord dans le bûcher avant de s’y précipiter elles-mêmes afin d’être brûlées avec leur mari et leurs enfants.

On trouva aussi beaucoup de mauvais chrétiens qui, eux aussi, empoisonnaient les puits. Mais ces intoxications, à supposer qu’elles aient existé, n’auraient pas pu produire une telle peste ni tuer autant de peuple. Autre en fut la cause : la volonté de Dieu, la corruption des humeurs à l’intérieur, rendant l’air et la terre mauvais. Et peut-être de telles potions, si elles ont pu être faites, à certains endroits ont pu y contribuer aussi. Cette mortalité dura dans le royaume la plus grande partie des années 1348 & 1349. Et, quand elle cessa, beaucoup de villages et bien des maisons dans les bonnes villes demeurèrent quasi vides et privées de tout habitant. Alors bien des demeures s’effondrèrent, même de fort belles. Il y en eût plusieurs à Paris où pourtant leur ruine était moins visible qu’ailleurs.

Quand cessa cette épidémie, peste et mortalité, tous ceux qui avaient survécu, hommes et femmes, se remarièrent les uns aux autres. Les épouses conçurent plus d’enfants que d’ordinaire. Nulle ne demeura stérile, mais toutes furent enceintes. Beaucoup donnèrent naissance à des jumeaux, quelques-unes à des triplés qui vécurent. Mais, chose plus étonnante encore, les enfants nés après cette mortalité, quand leurs dents poussèrent, n’en eurent que vingt ou vingt-deux (auparavant les hommes avaient communément trente-deux dents sur leurs mâchoires haute et basse). Quant à savoir ce que signifie le nombre réduit de dents de ces enfants, je m’interroge. Peut-on penser que par une telle mortalité, qui tua un nombre infini d’hommes à qui succédèrent d’autres hommes, le monde et le siècle étaient renouvelés ? qu’il y avait en quelque sorte un nouvel âge ? Mais, hélas ! de cette rénovation du siècle, le monde ne sortit pas meilleur, mais pire. En effet, les hommes furent d’autant plus avides et avares qu’ils possédaient plus de biens qu’auparavant. Ils furent aussi plus cupides et s’en prirent les uns aux autres : procès, litiges et rixes se multiplièrent. Et cette terrible peste envoyée par Dieu ne rendit pas la paix aux rois ni aux seigneurs qui s’affrontaient. Au contraire, les ennemis du roi de France et de l’Église suscitèrent des guerres pires qu’auparavant sur terre et sur mer, et les maux partout s’accrurent et pullulèrent. L’épidémie eut cette conséquence très étonnante : bien qu’il y eut abondance de toutes choses, les prix doublèrent, aussi bien pour les objets que pour les vivres, les marchandises et les salaires des cultivateurs et des serfs. Rares étaient les domaines ou les maisons qui en ces jours avaient des réserves. La charité commença à se refroidir et l’injustice abonda ainsi que l’ignorance et le péché car on ne trouvait presque plus personne, dans les bonnes villes et les châteaux, qui pût ou voulût enseigner la grammaire aux petits enfants.

Chronique dite de Jean de Venette, éditée et traduite par Colette Beaune, Paris, le Livre de Poche, coll. «Lettres Gothiques», 2011.

Fosse commune datant de 1348 trouvée à Toulouse. 


vendredi 20 mars 2020

Salvete

Faire du reuz, c'est faire du bruit (ou du buzz)

Salvete ! Pour tous, les Français, les Italiens, les Espagnols, les Catalans, les Russes, les Ukrainiens ... et  nos amis Américains qui se connectent beaucoup en ce moment à Redones Latini, jamais cette façon de saluer n'a été aussi appropriée.
En Amérique, vous nous rejoignez dans le confinement (notamment la Californie, ce matin); nous vous souhaitons, depuis la France, beaucoup de courage.




Nous tous, dans deux mois.  

lundi 3 février 2020

Discipuli in theatro latino

Discipuli strenui et periti gregis 5BCD et 5AE sunt libenter histriones. Ecce nonnulla photographemata nova.







Aule, ede intritam tuam !

Pater : Aule ! Ede intritam tuam. Undecima hora vespertina, dormire debes !
Aulus : Minime ! Intritam non edam! (flere incipit)
Pater : Si intritam non edes, tibi colapha dabo.
Aulus : Nefas est ! Semper mihi fastidosas epulas das. (vehementius flet)
Vicinorum chorus : Liberorum carnifex !
Pater  (cedens paulum) : Quid hercle tibi dulce est ?
Aulus  (subito) : Libenter pernam edo.
Pater : Ridiculum !  Nulla est perna in armatorio frigidario et porcinarii taberna clausa est !
Aulus : Qualem vitam ago ! Nemo me amat !
 Vicinorum chorus : Pater indigne !
Pater : Bene, bene, eo in porcinariam. (Descendit gradus. Post nonnullas minutas redit). Nunc oportet te edas et cubitum eas.
Aulus  (odiosus) : Volo te mecum edere, quia fortasse me veneno necare vis ! (vociferat)
Pater : Num insanus es ? Errorem tuum demonstrabo. (Difficulter mediam partem pernae edit)
Aulus  (vociferat): Partem quam cupiebam  pater edit !