La nouvelle de Kafka La colonie pénitentiaire est souvent associée au livre
d'Octave Mirbeau Le Jardin des supplice. Kafka, qui avait lu Mirbeau et
possédait certains de ces ouvrages, y aurait puisé l'atmosphère du bagne et
certains des personnages. L’édition de la Pléiade de Kafka (tome II, p. 962-963)
souligne cependant, à juste titre me semble-t-il, que les rapprochements entre
les deux auteurs ne sont pas thématiques, mais de l’ordre du détail. L’élément
essentiel de la nouvelle de Kafka, la machine à imprimer la sentence du condamné
puis à le tuer, ne figure pas dans le roman de Mirbeau. Il est surprenant que le
rapprochement avec le supplice de saint Cassien d’Imola n’ait pas été effectué.
Saint Cassien d’Imola est peu connu en France, alors que le reste de l’Europe,
et en premier lieu l’Italie, le vénère comme patron des enseignants. Kafka, fin
latiniste (Cf R. Stach, Kafka, Les années de jeunesse, Poche, p. 218-219),
pourrait avoir lu les vers de Prudence (Peristephanon liber, IX) consacré à ce
saint au cours de sa scolarité. Mais il peut avoir découvert l’histoire de ce
supplice à Venise ; rappelons que La colonie pénitentiaire fut écrite en 1914,
et qu’il séjourna à Venise, en septembre 1913. Kafka était descendu à l’Hôtel
Gabrielli (anciennement Sandwirth), d’où il écrivit une lettre à Felice Bauer,
sur papier à en-tête de l’hôtel. Il n’était qu’à vingt-cinq minutes à pieds de
l’Eglise San Cassiano, construite sur la place du même nom. En guise d’éléments
au dossier, voici quelques lignes de Kafka, puis les vers de Prudence, et la
belle traduction de M. Lavarenne, aux Belles Lettres.
Paul Troger, Le martyre de saint Cassien
« Quand l’homme est allongé sur le lit et que celui-ci se met à vibrer, la herse
descend au niveau du corps. Elle se place automatiquement juste au-dessus, ses
aiguilles ne le touchant qu’à peine; quand l’installation est achevée, ce câble
métallique se tend aussitôt et se change en une barre. C’est alors que le jeu
commence. Un profane ne remarque aucune différence entre les châtiments. La
herse semble travailler de la même manière. En vibrant, elle plante ses
aiguilles dans le corps, qui tremble déjà avec le lit. Pour que chacun puisse
examiner l’exécution de la sentence, la herse est en verre. Cela a posé quelques
difficultés techniques, comme la fixation des aiguilles, mais après plusieurs
essais cela a fonctionné. Nous n’avons pas craint d’y consacrer beaucoup de
travail. Et à présent, chacun peut voir à travers le verre comment l’inscription
est gravée sur le corps. Ne voulez-vous pas venir voir de plus près le travail
des aiguilles? » Le voyageur se leva lentement, se rapprocha et se pencha sur la
herse. « Vous voyez, dit l’officier, deux sortes d’aiguilles disposées de
multiples façons. Pas d’aiguille longue sans une petite à côté. C’est la longue
qui écrit, pendant que la petite asperge de l’eau pour nettoyer le sang et
conserver la clarté de l’écriture. L’eau ensanglantée est emportée ensuite dans
de petites rigoles et s’écoule enfin par ce conduit principal qui mène à la
fosse. » L’officier montra du doigt le parcours que devait suivre l’eau
ensanglantée.
[...] La herse n’écrivait plus, elle piquait seulement, et le
lit ne retournait plus le corps, mais, vibrant, il ne faisait que soulever le
corps qu’il pressait sur les aiguilles. Le voyageur voulut intervenir, et si
possible tout arrêter, tout cela n’était pas de la torture, comme l’avait
cherché l’officier, c’était un véritable assassinat. Il tendit les mains. Mais
déjà la herse se levait et pivotait en portant le corps embroché, comme elle ne
le faisait normalement qu’à la douzième heure. Le sang s’écoulait en mille flux
sans être mélangé avec de l’eau, les petites rigoles elles aussi avaient cessé
de fonctionner. Et maintenant c’était la dernière fonction de la machine qui
avait lâché, le corps ne se détachait pas des longues aiguilles, il déversait
son sang, restait suspendu au-dessus de la fosse sans tomber. La herse voulait
déjà revenir à son ancienne position, mais comme si elle avait elle-même
remarqué qu’elle n’était pas libérée de son fardeau, elle restait au-dessus de
la fosse
Traduction de Laurent Margantin,
(chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.alain.les-hurtig.org/pdf/colonie_penitentiaire.pdf)
'Ducite', conclamat, 'captiuum ducite, et ultro
donetur ipsis uerberator paruulis.
Vt libet, inludant, lacerent inpune manusque
tinguant magistri feriatas sanguine;
ludum discipulis uolupe est ut praebeat ipse
doctor seuerus, quos nimis coercuit.'
Vincitur post terga manus spoliatus amictu,
adest acutis agmen armatum stilis.
Quantum quisque odii tacita conceperat ira,
effundit ardens felle tandem libero.
Coniciunt alii fragiles inque ora tabellas
frangunt, relisa fronte lignum dissilit,
buxa crepant cerata genis inpacta cruentis
rubetque ab ictu curta et umens pagina.
Inde alii stimulos et acumina ferrea uibrant,
qua parte aratis cera sulcis scribitur,
et qua secti apices abolentur et aequoris hyrti
rursus nitescens innouatur area.
Hinc foditur Christi confessor et inde secatur,
pars uiscus intrat molle, pars scindit cutem.
Omnia membra manus pariter fixere ducente
totidemque guttae uulnerum stillant simul.
Major tortor erat, qui summa pupugerat infans,
quam qui profuuda perforarat uiscera,
ille leuis, quoniam percussor morte negata
saeuire solis scit dolorum spiculis,
hic, quanto interius uitalia condita pulsat.
plus dat medellae, dum necem prope applicat.
'Este, precor, fortes et uincite uiribus annos,
quod defit aeuo, suppleat crudelitas!'
Sed male conatus tener infirmusque laborat,
tormenta crescunt, dum fatiscit carnifex.
'Quid gemis?' exclamat quidam, 'tute ipse magister
istud dedisti ferrum et armasti manus.
Reddimus ecce tibi tam milia multa notarum,
quam stando, flendo te docente excepimus.
Non potes irasci, quod scribimus; ipse iubebas,
numquam quietum dextera ut ferret stilum.
Non petimus totiens te praeceptore negatas,
auare doctor, iam scholarum ferias.
Pangere puncta libet sulcisque intexere sulcos,
flexas catenis inpedire uirgulas.
Emendes licet inspectos longo ordine uersus,
mendosa forte si quid errauit manus,
exerce imperium, ius est tibi plectere culpam,
si quis tuorum te notauit segnius.'
Talia ludebant pueri per membra magistri
nec longa fessum poena soluebat uirum.
Tandem luctantis miseratus ab aethere Christus
iubet resolui pectoris ligamina
difficilesque moras animae ac retinacula uitae
relaxat artas et latebras expedit.
Sanguis ab interno uenarum fonte patentes
uias secutus deserit praecordia
totque foraminibus penetrati corporis exit
fibrarum anhelans ille uitalis calor.
'Haec sunt, quae liquidis expressa coloribus, hospes,
miraris, ista est Cassiani gloria.
Suggere, si quod habes iustum uel amabile uotum,
spes si qua tibi est, si quid intus aestuas!
Audit, crede, preces martyr prosperrimus omnes
ratasque reddit, quas uidet probabiles.'
Pareo: conplector tumulum, lacrimas quoque fundo,
altar tepescit ore, saxum pectore.
Tunc arcana mei percenseo cuncta laboris,
tunc, quod petebarn, quod timebam, murmuro:
et post terga domum dubia sub sorte relictam
et spem futuri forte nutantem boni.
Audior, 'urbem adeo, dextris successibus utor,
domum reuertor, Cassianum praedico.
(https://www.thelatinlibrary.com/prudentius/prud9.shtml)
« Emmenez-le, s’écrie-t-il, emmenez le prisonnier, et faites cadeau de ce
fouetteur à ses jeunes disciples eux-mêmes. Qu’ils jouent avec lui comme ils
voudront, qu’ils le déchirent sans crainte d’être punis, et qu’ils teignent
leurs mains en vacances du sein de leur maître. Ce sera un plaisir de voir ce
professeur sévère servir lui-même de jouet aux élèves qu’il a trop souvent
châtiés. » On lui ôte ses vêtements et on lui attache les mains derrière le dos.
La bande d’enfants est là, avec ses stylets pointus. Toute la haine que chacun
avait accumulée dans sa rancune secrète, il l’épanche avec ardeur, maintenant
qu’il peut enfin donner libre cours à sa colère. Les uns lui lancent à la figure
et lui brisent sur le visage leurs fragiles tablettes à écrire ; le bois blesse
le front et vole en éclats ; le bois enduit de cire craque en frappant les joues
sanglantes, le coup écorne la page, la mouille et l’empourpre. Puis d’autres
dardent contre lui les piqûres de leurs pointes de fer ; ils se servent de la
partie du stylet qui trace sur la cire les sillons de l’écriture, et de celle
qui efface les lettres gravées et qui rend à la surface hérissée de signes son
poil brillant. Avec la première, ils transpercent le confesseur du Christ ; avec
la seconde ils le coupent ; l’une pénètre dans la chair tendre, l’autre tranche
la peau. Deux cents mains percent ensemble tous ses membres, et les blessures
distillent à la fois autant de gouttes de sang. L’enfant qui ne faisait que
piquer l’épiderme était un bourreau plus cruel que celui qui perforait
profondément les entrailles ; car celui qui frappait légèrement savait, en
refusant la mort au martyr, le faire souffrir par ces simples piqûres
douloureuses, tandis que plus l’autre blessait des centres vitaux internes, plus
il le soulageait en hâtant sa mort. « Soyez énergiques, je vous prie ; que votre
force triomphe de vos années ; ce que l’âge vous refuse, que la cruauté y
supplée ! » Mais les enfants, jeunes, peu robustes, se fatiguent de leurs
efforts maladroits, et le supplice augmente à mesure que le bourreau s’épuise. «
Pourquoi te plains-tu, maître ? s’écrie l’un d’eux ; c’est toi-même qui nous as
donné ce fer et qui as armé nos mains. Voici que nous te rendons autant de
milliers de notes que, debout et pleurant, nous en avons pris sous ta dictée ;
tu ne peux pas te fâcher que nous écrivions : c’est toi-même qui nous ordonnais
de ne jamais avoir à la main un stylet inactif. Nous ne te demandons plus les
vacances que tu nous as refusées tant de fois quand tu nous faisais la classe,
avare professeur. Il nous plaît de piquer des points, d’entrelacer les sillons
de nos lignes, de rattacher par des ligatures nos traits courbes. Tu peux
examiner et corriger nos longues séries de lignes, pour le cas où une main
fautive aurait commis quelque erreur. Exerce ton autorité, tu as le droit de
punir la faute, si un de tes élèves a mis trop peu d’énergie à écrire sur toi. »
Le Livre des couronnes, IX, 37-88

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